Une fois de plus j'apprends que le temps ne se perd pas. Le temps se disperse et s'oublie, ou suspend encore et encore, devant nos yeux grands ouverts, le reflet de notre effroi qui tambourine notre esprit la nuit venue. Nuit blanche, conséquence de l'angoisse du jour qui se lève et fait apparaître la vacuité sénile de nos existences. Chaque jour mon coeur se ressert à la simple idée de quitter mon havre de paix. Chaque jour mon corps l'étreint à la seule idée de non-retour.
J'ai la phobie de l'expérience nouvelle. J'ai la phobie du regard des autres humanoïdes en mouvement. J'ai la phobie du sentiment naissant de l'expérience qui débute. Et chaque jour s'étend au creux de mon illusion, j'oublie, je fais comme si chaque soir serait sans fin jusqu'à ce que tout s'arrête encore. Mes yeux s'enferment, prennent mes pensées, le temps s'accélère. Les heures étendues, déchues derrière moi ne sont toujours que du temps presque gâché à croire qu'on pouvait s'étreindre et vivre inconsciemment du reste, indéfiniment. & dans l'asphyxie des jours qui s'essouflent, l'expérience se renouvelle infiniment.
Je ne sais pas encore quel jour nous sommes. Je suis dans l'espace indécis, désintégré, du temps qui ne compte plus. Je suis passée de l'autre côté. C'est étrange, & c'est comme si j'étais devenue l'illustration de ma théorie. La vie me montre. Je traverse l'automne, recherchant un nouveau discours, pour cette vie renouvelée au hasard des jours qui toujours maquillent le passé sombre. Je doute. Je tente une fois encore, pour des miettes de secondes, de retrouver les mots abandonnés, parsemés ça et là au prolongement des instants trop parfaits. Mon inconsistance se renverse et me soumet. Les pensées sombres, les idées claires. Trop claires, trop réelles, trop pratiques. Je ne me vois plus, je suis l'instant présent, je lui voue mon temps & lui obéis. La déception produit la peur & l'angoisse. Je suis paralysée pour trois saisons, je force l'espace à contre-courant. J'ai fait mes preuves. Toi tu sais, & les autres ne valent pas de savoir. On se rend compte, l'occupation anéantie, combien l'absurdité nous habite. Au fond, qu'est-ce qu'on fait. Quand au hasard des autres je rencontre la mort, je m'oublie. Un trou profond me traverse. Je pense qu'on ne fait tous rien qu'attendre, le jour où enfin on saura pourquoi, pour quoi on est là, sachant bien que ce moment ne nous parviendra pas. J'attends, là encore. Que quelque chose me heurte enfin. Que quelque chose m'anime, quelque chose d'autre que toi. Quelque chose qui ne me fasse pas sourire, ni vivre, ni pleurer. En attendant je vis. Je n'aime pas profiter, alors j'attends. Je me lève, et je n'ai pas de conviction. Je suis la phase transitoire, l'ennui vacant et improductif. J'attends. Marchant toujours à reculons, avançant trainant mes chaines, j'ai oublié le rejet, j'ai oublié l'espoir et l'incertitude. J'attends. Quelque chose de pire. J'attends que la vie me fasse plus mal que ça.
Car à quoi servent les pieds sinon à se joindre à la course qui les entraîne? Et le coeur
Sinon à compter le temps et attendre la seconde imminente?
Et la voix, sinon à joindre la voix qui a commencé avant elle?
Et la vie, sinon à être donnée? Et la femme, sinon à être une femme entre les bras d'un homme?
Paul Claudel.